Grandir sans violence

Le point de vue d’une jeune concernée sur l’éducation sans violence, désormais en vigueur

Enfin, le principe de l’éducation sans violence entrera en vigueur le 1er juillet. Il s’agit d’une avancée majeure pour la protection des enfants et des jeunes en Suisse, qui concrétise ainsi son engagement à les protéger contre toute forme de violence, conformément à la Convention relative aux droits de l’enfant.

À cette occasion, Integras propose de revenir sur les réflexions de Wanda Coelho, jeune Care leaver ayant contribué activement au dernier colloque national d’éducation sociale et pédagogie spécialisé consacré à l’éducation sans violence et aux violences invisibles.

La violence sous tous ses aspects

Un article de Wanda Coelho

La violence est un mot que nous connaissons toutes et tous. Dans les journaux, sur les réseaux, partout nous abordons ce thème. Certains en ont déjà été témoins, peut-être même l’ont vécu, dans certains cas, peut-être même été l'auteur d’actes violents.  Cependant, en pensant à cette thématique, la première image qui nous vient en tête est une violence physique. Pourtant, elle ne se limite pas à cette forme. Parfois nous avons la tendance à l’oublier, mais la violence peut être même moins visible et peut prendre des formes variées dans différents domaines comme la violence conjugale, l’éducation, les violences sexuelles ou encore le harcèlement.

Quelques mots pour commencer

Je m'appelle Wanda Coelho et j'ai 18 ans depuis quelques mois maintenant. À travers cet article, j’aimerais partager avec vous ce qu’est la violence à mes yeux d’ancienne jeune placée, et ce que signifie, pour moi, une éducation sans violence. Je m’appuierai à la fois sur mon vécu, les enseignements que j’en ai tirés, ainsi que sur les notions que j’ai appris durant Colloque national 2026 d’Integras à Berne - et qui m’ont le plus marqué.

Je suis née au Brésil où j'y ai vécu jusqu'à l'âge de 12 ans. J'ai dû déménager en Suisse en fin 2019, car la relation avec mes parents pouvait être compliquée par moment. Ils avaient des comportements parfois maltraitants, et n'étaient pas toujours en mesure de s'occuper de moi de la manière dont j'avais besoin. A mon arrivée en Suisse, j'ai habité pendant 2 ans environ avec ma sœur ainée, mais j'ai dû être placée en foyer en 2022 car notre relation s'est détériorée au fil du temps. J'ai été placée jusqu'à ma majorité et actuellement j'habite seule dans mon studio. Dans mon parcours de vie, la violence est quelque chose à laquelle j'ai toujours fait face, depuis mon plus jeune âge. J'ai été victime de violence physique durant mon enfance, mais principalement de violence psychologique. Ces deux formes de violences ont eu des impacts sur mon développement, et pour cette raison je me sens concernée par ce thème, qu’il me paraît fondamental d'aborder.

Ma collaboration avec Integras a débuté autour du printemps 2025

Un des éducateurs qui travaille dans l'équipe de mon ancien foyer m'avait proposé de participer à une interview, qui avait pour but de demander aux enfants placés s'ils ressentaient que leurs droits en tant que jeunes étaient respectés dans l'institution où ils vivaient. C'est à ce moment que j'ai pu faire connaissance avec Jessica Pierobon, collaboratrice scientifique chez Integras, qui animait justement cette interview. J'étais également accompagnée de deux autres jeunes qui avaient entre 11 et 13 ans.

Ce moment m'avait beaucoup touchée, car pour la première fois, on m'avait demandé comment je vivais mon quotidien en foyer. Ce qui m'a touchée, c'est qu'au moment où j'ai répondu, Jessica était réellement à l'écoute. Il n'y avait pas de juste ou de faux, simplement la réalité à travers mon regard et c’était suffisant.

Ce jour-là, j'ai pu parler de beaucoup de situations au foyer qui m'avaient marquées, des comportements de la part de l'équipe ou même des autres jeunes, des règles et protocoles qui n'avaient pas de sens à mes yeux et qui me mettaient plus mal qu'autre chose. Jessica en a pris note et m'a remercié.

Quelques mois plus tard, elle m’a recontactée pour avoir mon avis sur le thème du colloque national à Berne, autour de l’éducation sans violence. C’est ainsi que ma participation à l’organisation a débuté et que nous avons commencé à collaborer plus étroitement pour savoir comment je souhaitais contribuer au colloque et quelles thématiques que je voulais aborder.

Finalement, j’ai accepté de faire la restitution du premier jour du colloque selon mon point de vue, de prendre part à la table ronde avec Monsieur Gabathuler le deuxième jour et d’animer un atelier ensemble avec le groupe des praticien.ne.s des droits de l’enfant.

Le 17 mars, le colloque commence enfin  

La première journée du colloque avait pour but de mieux expliquer en quoi consistait les différents types de violences invisibles et comment les professionnels peuvent mieux les repérer. Pour ce faire, des intervenants de différents domaines se sont présentés pour mettre en avant certains points.

Pendant cette journée, j'ai participé en tant que spectatrice. Le but était d'écouter, retenir les points qui m'avaient le plus touché, pour qu'au début de la matinée du deuxième jour je puisse faire un résumé de ce qui a été abordé, mais avec mes mots et mon point de vue.

Tout d'abord, Mme Sidler a commencé par présenter le long chemin politique qui a eu lieu pour que l'éducation sans violence soit ancrée dans la loi suisse. Elle a également présenté les changements concrets que cela représente : une limite qui est claire et la possibilité pour les professionnels d’aborder l'éducation sans violence avec les parents en ayant une base légitime et leur montrer que c’est désormais une obligation.

Par la suite, Mme dr. Sorgo a enchainé expliquant le concept de la violence psychique, ses conséquences sur les enfants et comment les professionnels peuvent y faire face.

De mon point de vue, ce qui est le plus complexe quand on parle de violence psychique est le fait que cette dernière peut être subjective, et risque donc d’être minimisée. La violence psychologique dans le quotidien peut se manifester par des actes pouvant être jugés comme inoffensifs, comme une réaction de la part d'un adulte que l'enfant ne comprend pas, ou qu’il vit comme une agression personnelle et directe contre lui. Quand cette situation se répète plusieurs fois durant le développement de l'enfant, cela a des impacts sur sa manière de penser, vivre, interagir avec l'extérieur et même des changements au niveau corporel et génétique. Un exemple : un parent qui dit régulièrement à son enfant "tu fais tout faux" lorsqu'il a fait une erreur. Cela amène un sentiment d'insuffisance pour l'enfant, qui sera donc persuadé que rien de ce qu’il fait n’est assez bien. Au contraire, lorsque l'adulte qui a fait un commentaire similaire mais revient vers l'enfant, s'en excuse, et explique la raison pour laquelle il a réagi de cette manière, cela n'est plus considéré comme une forme de violence psychologique.

Ce qui peut être mauvais pour l'enfant n'est pas en soi la réaction ou la punition maladroite de l'adulte, mais plutôt l'absence d'explication, d'écoute, et de patience. Malgré les bonnes intentions qu'il peut y avoir derrière ce genre de commentaire, il peut avoir des conséquences majeures qui ne sont pas visibles tout de suite. Une phrase qui m’a particulièrement parlé et que je souhaite rappeler est : une intention ne se voit pas, mais une réaction ou un acte oui. Cela met donc en avant l'importance de la clarté dans nos actes face à un enfant. 

Mme Sorgo a également ajouté l'importance de ne pas oublier la négligence affective. Ce terme me paraît important, mais il est pourtant souvent mis de côté. Nous parlons souvent de la négligence, qui désigne le fait de ne pas subvenir aux besoins fondamentaux comme l'hygiène, l’alimentation, la sécurité d'une personne dépendante. Mais nous avons tendance à oublier que l'attention, la présence, la disponibilité et l'affection d'un adulte sont des besoins tout aussi fondamentaux pour un enfant et que l'absence de réponse de ces besoins est également traumatisante.

Par la suite, la présentation de Mmes Cattagni et Romain-Glassey portait sur une autre dimension de la violence psychologique : celle où les enfants sont témoins de violence conjugale. Elles nous ont présenté leur recherche, accompagnée également de témoignages d’enfants témoins de violence dans le couple de leurs parents.

La violence conjugale a beaucoup d'impacts sur la vie d'un enfant/adolescent. En être témoin crée un sentiment d'impuissance, de peur, solitude et d’insécurité dans son lieu de vie. Les données montrent que dans la majorité des cas de violence domestique, c’est le père est qui produit de la violence et la mère en est la victime. Dans la plupart de cas, les violences ne sont pas seulement psychologiques mais également physiques et lors des moments des crises violentes, les enfants étaient souvent présents.

Un aspect que j’ai trouvé important est que beaucoup d’enfants et jeunes interviewé ont rapporté les mêmes problématiques : une peur constante même quand il n'y a plus de risques de violence, une difficulté à se mettre dans une relation amoureuse par peur de revivre la même expérience que les parents et la tendance chez les aînés à protéger les frères plus jeunes, parfois en endossant le rôle des parents.

Les témoignages de ces jeunes m’ont profondément touchée

Ils décrivent non seulement leur vécu, mais aussi la difficulté à en parler avec des professionnels, par peur d’aggraver la situation à la maison. Certains relatent des interventions inadaptées, qui n’ont pas permis de les protéger et ont parfois même renforcé la violence domestique. Par exemple, une jeune raconte que, malgré une intervention policière, son père est revenu sans conséquence et s’est montré encore plus agressif. Une autre explique qu’après avoir parlé à la psychologue scolaire, celle-ci a simplement contacté les parents, permettant au père de minimiser la situation, sans suite, ce qui a aggravé les violences.

Cela met en évidence pourquoi les enfants témoins hésitent à en parler : par peur des conséquences et de ne pas être entendus adéquatement, ce qui renforce leur sentiment de solitude. Ces témoignages ont bien exprimé le besoin essentiel d’être écoutés, reconnus et soutenus, à travers des gestes simples et une implication dans les décisions prises et non imposés.

Cette première journée mettait donc en avant un point que je trouve essentiel, et qui m’a énormément touché : dans les différentes formes de violence, elles peuvent toutes avoir un impact important sur la victime ou les témoins. Une violence invisible est tout autant marquante qu’une violence physique, et il est important de ne pas la minimiser.

Le deuxième jour du colloque portait sur comment éviter la reproduction de formes de violence au sein des institutions et foyers, et comment gérer les conflits de manière éthique et responsable.

Après le retour avec mon regard sur la première journée, la table ronde avec Michael Gabathuler a débuté. Auteur de « 50 Jahre Sturm », fondé sur des archives et des entretiens, il apportait une perspective historique, tandis que je partageais mon expérience plus récente de la vie en foyer.

Il y a 50 ans, la réalité en foyer était très différente

La violence y était davantage tolérée qu’aujourd’hui. Heureusement que les pratiques et cadres aujourd’hui largement améliorés. Les anciens résidents évoquent des souvenirs contrastés, marqués notamment par des violences physiques, parfois sexualisées. Toutefois, ce sont surtout les violences psychologiques — négligence, stress, manque d’empathie, sanctions disproportionnées — qui les ont le plus marqués. Banalisées, les violences physiques sont souvent minimisées, tandis que les atteintes invisibles laissent des traces durables. Les conflits entre jeunes et adultes étaient fréquents, liés à des abus de pouvoir de la part de adultes, un manque de cohérence et une faible prise en compte des signalements d’abus, poussant les jeunes à réagir pour être entendus.

Il est clair que ces pratiques en foyer sont très rares aujourd'hui, voire inexistantes. En revanche, certains éléments se rejoignent malgré les décennies d'écart. Dans mon expérience en foyer, je n'ai pas été confrontée à des situations de violence physique, toutefois, quand je repense à mes expériences négatives, ce sont toutes des choses qui participent à la violence psychologique, et par moment même de la négligence affective. Ces choses ont encore un impact dans ma vie aujourd'hui. Par exemple, le manque de disponibilité des éducateurs et le sentiment permanent d'invisibilité que j’ai pu ressentir. Si je n'étais pas dans une urgence vitale, les éducateurs n'avaient pas le temps pour moi. Si je n'étais pas dans la recherche proactive du lien, personne ne venait vers moi. Il est clair que la réalité institutionnelle joue un rôle dans cette situation : les éducateurs sont toujours occupés avec les jeunes qui font le plus de bruit par leurs comportements ou encore qui sont plus jeunes par conséquent plus dépendants. Mais de mon point de vue, il faudrait également prêter une certaine attention particulière aux jeunes silencieux, qui prennent moins de place et qui ont l'air plus indépendants.

Dans les conflits entre jeunes et adultes, je me suis rendue compte d'un schéma qui se produisait assez souvent : une sanction a été donnée à l’un des jeunes suite à un comportement inadéquat, mais du point de vue du jeune cette punition est disproportionnée. Il se sent face à une injustice, et a donc tendance à se défendre, en attaquant l'adulte frontalement et, c'est à ce moment-là que le conflit débute. Un cadre qui n'est pas clair, expliqué et justifié crée une incompréhension qui mène à un sentiment d'injustice, qui pousse à essayer de se défendre. Dans les cas où la sanction était claire, expliquée, l'enfant n'était pas forcément ravi non plus, mais sa réaction était visiblement plus tranquille. Il allait bien sûr essayer de se plaindre, mais comme tout enfant le fait. Il n'y avait plus de sentiment d'injustice, donc plus de besoin de se défendre.

Le lien entre le jeune et l’adulte se fragilise lorsqu’un jeune signale un dépassement qui est ensuite minimisé et invalidé. Dans ce genre de cas, cela donne le message au jeune qu'il n'est pas légitime à s'exprimer, ce qui l'amène à s'enfermer sur lui-même, fragilisant ainsi le lien de confiance qui devrait exister entre l'éducateur et le jeune.

En conclusion, Monsieur Gabathuler et moi étions d'accord sur un point : la nécessité de poursuivre une éducation sans violence, avec un cadre clair, des espaces de parole et une écoute réelle. Les conflits restent inévitables, mais doivent être gérés autrement. Cela implique une collaboration entre jeunes et éducateurs, ainsi qu’une approche orientée vers les solutions, soutenue par des échanges réguliers, une autorité renouvelée et des apports thérapeutiques favorisant la confiance.

La matinée s’est poursuivie avec l’intervention de Basile Perret qui traitait sur du harcèlement entre pairs en milieu institutionnel, qu’il a défini comme une violence répétée exercée par un groupe visant à stigmatiser une cible, débutant souvent par des micro-agressions qui deviennent progressivement plus fréquentes et plus graves.

Un des témoignages présentés relate un harcèlement progressif, passant de l’exclusion aux insultes puis aux violences physiques, resté sans effet malgré des signalements à différents adultes, jusqu’à provoquer des pensées suicidaires.

Ce récit souligne le rôle central des adultes : une absence de réaction ou une minimisation aggrave la situation pour la victime. On lui donne le message qu'elle n'est pas légitime. Comme mentionné plus tôt dans l'article, les violences psychologiques ont tout autant d'importance que les violences physiques. La réaction des adultes autour, si elle n'est pas adéquate, n'est pas seulement contre-productive mais constitue aussi une forme de violence invisible à laquelle le jeune est soumis. Les adultes ont donc ce rôle central : ils doivent être en mesure de réagir de manière adéquate face au harcèlement, ainsi qu'être capable de repérer les situations problématiques et pourvoir accueillir la parole de la victime, tout en essayant de trouver des solutions avec elle.

Je trouve particulièrement intéressant l'effet de meute quand on parle de harcèlement : des jeunes agissent en collectif d’une manière qu’ils n’oseraient pas seuls. La victime est généralement isolée, tandis que les auteurs appartiennent à un groupe plus influent. Face aux premières micro-agressions, les témoins hésitent à intervenir par peur de devenir à leur tour des cibles, ce qui les pousse à participer ou à se taire. Ainsi, tous — victime, témoins et auteurs — peuvent en souffrir. Comprendre les raisons de ces comportements permet d’éviter la stigmatisation et d’adopter des réponses plus adaptées.

L’intervention de M. Perret a aussi mis en avant l’importance de la prévention entre pairs, les jeunes étant bien placés pour repérer certaines situations, tout en rappelant que le cadre doit rester porté par les adultes. Une coordination étroite entre professionnels (éducateurs, enseignants, police) est essentielle pour assurer un suivi cohérent, croiser les regards et garantir des réponses adaptées et proportionnées.

En fin de matinée, Mme Gehrig a abordé un thème qui est, de mon point de vue, souvent un tabou : comment gérer les violations des limites, les dépassements des lignes rouges personnelles de chacun ? Quels sont les outils mis en place au sein d'une institution pour gérer une situation si délicate ? 

Pour une organisation qui travaille avec des mineurs, cette question prend souvent beaucoup de place. Comment l'institution doit réagir lorsque le personnel est victime d'une violence commise par un jeune, ou l’inverse ? Il est important de pouvoir prendre en compte les deux facettes sans les minimiser.

Ces violations adviennent souvent lorsqu'il existe un (ou plusieurs) de ces facteurs :  quand il y a des grands changements dans l'équipe et le fonctionnement, quand les sanctions et règles sont floues ou peu discutables. Si un cadre est indispensable pour garantir la sécurité, il doit rester clair, cohérent et ajusté, au risque sinon de devenir contre-productif.

Mme Gehrig souligne l’importance d’impliquer les jeunes dans les échanges autour du règlement, afin de transmettre les valeurs de l’institution et garantir un fonctionnement basé sur le respect. Sinon, comment peuvent-ils s'exprimer lors qu'ils sentent que leurs limites n'ont pas été respectées ? Et comment l'équipe éducative peut s’appuyer sur des protocoles ou des règlements officiels si les jeunes n'ont pas connaissance de ces derniers ? Les jeunes doivent donc être en mesure de connaître leurs droits, mais également de savoir différencier les différents types de violences et dépassements de limites.

Pour répondre à ces enjeux, Mme Gehrig propose plusieurs leviers : un cadre clair avec un plan d’urgence et des règles en cas de dépassement de limites, une prévention active et un suivi documenté, également des micro-violences du quotidien, qu’elles proviennent des jeunes ou des professionnels. Elle souligne aussi l’importance d’espaces de parole, entre pairs et avec les adultes, ainsi que la nécessité de co-construire ces dispositifs avec les jeunes et que le cadre puisse évoluer en fonction du temps et des besoins de chacun.

Lors de mon parcours en foyer, j'ai pu faire face à certaines situations où mes limites n'étaient pas respectées

Dans ces moments-là, il était très compliqué pour moi de trouver une manière pour en parler avec les adultes autour et être prise au sérieux.

Après beaucoup d'hésitation, j'ai décidé d'en parler avec la direction. Les réactions qui ont suivi n'étaient pas forcément celles que j'avais besoin, et parfois pas forcément adéquates non plus. Selon moi, quand on parle de dépassement de limites, il faut garder en tête que les limites peuvent être propres à chacun. Un geste qui peut paraître anodin pour moi, n'aura pas le même impact pour quelqu'un d'autre. En prenant en compte cela, je pense que nous pouvons arriver à une certaine conclusion : quand quelqu'un dit qu'il ne s'est pas senti à l'aise dans une situation, on peut s'en excuser même si de notre point de vue notre action était inoffensive.

Quand j’ai décidé d’en parler à la direction, je n’étais pas dans une optique d’accusation. J’ai évoqué des situations avec un éducateur qui m’avaient mise mal à l’aise, en précisant que je ne connaissais pas ses intentions. On m’a répondu que c’était une interprétation liée à mon vécu. Peut-être, mais j’aurais souhaité des excuses ou, au moins, être prise au sérieux sans que mon ressenti soit invalidé. Les malentendus sont humains : les intentions ne sont pas toujours visibles et peuvent créer des quiproquos. Mais lorsqu’un acte est mal perçu, il est possible de s’expliquer, de s’excuser et d’ajuster sa manière de faire pour éviter que cela ne se reproduise.

Quand on parle de dépassement des limites et des violences que cela peut engendrer, je trouve important de clarifier que les violences sexuelles ne sont pas les seules qui peuvent être comprises là-dedans. Une autre situation que j'ai vécu en foyer le montre assez bien : au début de mon placement, je m'entendais très bien avec une des éducatrices. Avec le temps, j’ai grandi et sa manière de fonctionner avec moi a commencé à me poser problème. Elle adoptait une posture presque maternelle et, lorsque j’avais besoin d’espace, elle ne me le donnait pas, ce qui me faisait me sentir étouffée. J’ai essayé de lui en parler, mais rien ne changeait. J’avais l’impression qu’elle mélangeait sa vie privée et professionnelle et me plaçait dans un rôle qui ne m’appartenait pas. Je n’arrivais pas à exprimer ce que je ressentais, ni à poser mes limites, par peur de la blesser et de sa réaction. Elle m’avait montré que mes mots avaient un impact très fort sur elle (au bord des larmes, puis distante), ce qui renforçait encore cette difficulté.

Sa présence étouffante se manifestait aussi par des moments où elle cherchait à participer à ma vie, sans toujours être en capacité de le faire adéquatement. Par exemple, elle a tenu à m’accompagner à un rendez-vous scolaire hors horaire, alors qu’un autre éducateur était disponible, et est venue avec son fils en bas âge, ce qui l’a empêchée d’assumer pleinement son rôle. Lorsque j’en ai parlé à la direction, on m’a répondu que c’était sa manière d’être et qu’on ne pouvait pas la changer. Cette réaction m’a marquée, car j’ai eu le sentiment que mes propos étaient minimisés. Ces deux événements que j'ai cités me mettaient réellement en difficulté, mais les professionnels autour n'ont pas pu réagir de la manière dont j'avais besoin. Cela a donc crée un éloignement et un manque de confiance entre moi et l'équipe. Comme cité plus tôt dans cet article, les dépassements des limites lorsqu'ils ne sont pas pris au sérieux et ni gérés de la meilleure manière favorisent les conflits entre jeune et adulte : ces deux exemples le montrent assez bien.

En fin d'après-midi, j'ai animé un atelier ensemble aux groupes des praticien.ne.s des droits de l'enfant, pour amener une réflexion qui rentre également dans le thème abordé avant : la gestion des crises, les règlements et protocoles mis en place, comment les appliquer. Cet atelier ouvrait un dialogue sur la façon de recentrer la réflexion sur l'enfant, tout en conciliant sa sécurité, le cadre institutionnel et le respect de ses droits dans la gestion des situations de crise.

Lors de cet atelier, nous avons abordé l'impact que les crises peuvent avoir sur tout le groupe. Les enfants témoins d'une crise peuvent être tout autant touchés que les enfants faisant la crise.  Pour moi, les crises peuvent être de deux types : la crise intérieure, que la personne garde pour elle ou dirige contre elle-même, et la crise extérieure, visible, où le mal-être est dirigé vers les autres.

Ces deux formes sont difficiles à gérer, mais dans mon parcours en foyer, les crises extérieures prenaient souvent toute la place, rendant les éducateurs moins disponibles pour le reste du groupe. En tant que témoin, cela générait chez moi un fort sentiment d’insécurité et d’inquiétude, partagé par d’autres jeunes.

Au quotidien, ces crises répétées m’ont plongée dans une forme d’hypervigilance, avec la peur constante de déclencher une nouvelle situation. Lors des épisodes les plus violents, parfois jusqu’à l’intervention de la police, l’angoisse était encore plus forte. Nous ne pouvions pas demander d’explications, en raison du secret professionnel, mais avec du recul, un minimum d’informations et une posture rassurante de la part des éducateurs auraient été essentiels pour nous apaiser et nous rappeler que nous n’étions pas responsables de la situation.

Lors de l’atelier, j’ai expliqué que le protocole de gestion de crise ne nous avait jamais été présenté, ce qui rendait les limites floues lors des situations de crise. Nous ne savions pas si les adultes étaient dans leur droit ou s’il y avait dépassement de limites. En revanche, un règlement existait pour les jeunes, la « pyramide des conséquences », qui associait chaque comportement à une sanction. Si l’idée paraît pertinente en théorie, elle manquait de sens en pratique : identique pour tous, sans tenir compte de l’âge, des besoins ou du vécu, et sans participation des jeunes à son élaboration.

Les protocoles sont essentiels de mon point de vue. Quand ils sont créés et appliqués de manière adéquate, la sécurité et le bien-être du groupe est garanti. Cependant, selon moi certains protocoles doivent jouer un rôle de fil rouge, qui marque une limite claire tout en laissant la place à des possibles adaptations en fonction des besoins, ce qui évite que certains ne vivent des injustices.

Ce que je trouve également crucial, et que j'ai pu amener à plusieurs reprises dans cet article, c'est la place qu'on donne à la parole, et comment on le fait. Dans mon ancien foyer, on avait le président des jeunes, vers qui se diriger en cas de besoin. Ce jeune avait environ 12 ans à ce moment-là, alors que j’en avais bientôt 18 ans. La direction m'a déjà demandé pourquoi je n'utilisais pas cet outil pour amener les soucis que j'avais au foyer. La réponse est simple : je ne me sentais pas à l'aise de parler de ce qu'il se passait à un enfant si jeune, dont ce n'était pas le rôle de s'en occuper. Ce fonctionnement avait pourtant l'air de bien marcher avec les autres jeunes qui avaient un âge similaire au sien, donc je pense que c'est une solution qui reste adéquate, mais qui doit être appliquée d'une façon qui a plus de sens : avoir deux présidents des jeunes, un pour les plus petits et un autre aussi pour les adolescents. Dans cet espace où on peut s'exprimer, l'idéal serait d'avoir une approche non jugeante, sans minimiser et ni invalider le vécu des jeunes.

Ma conclusion

Les 17 mars et 18 mars ont été des journées remplies des questionnements, explications, réflexions et apprentissages pour tous ceux qui étaient présents. Pouvoir faire partie de ce processus m'a énormément touché, car en plus de pouvoir acquérir des nouvelles connaissances et pouvoir échanger avec des professionnels, j'ai pu m'exprimer. Dans mon parcours de vie je n'ai pas toujours été entendue, mais lors de cette conférence j'ai pu être écoutée, sans que mon vécu ne soit invalidé ou minimisé. C’est très précieux pour moi.

Ce que je retiens de plus important de ces deux journées c’est que les différentes formes de violence ont toutes un impact sur le développement d’un jeune, et il est important de rester attentif pour ne pas produire ces phénomènes. Cependant, nous sommes tous des êtres humains, et les conflits sont inévitables. Selon moi, l’essentiel est donc de pouvoir laisser une place pour la parole et l’écoute, afin de gérer les conflits de la meilleure manière possible et en respectant les besoins de chacun.

De manière générale, les thèmes abordés durant ces deux journées faisaient écho avec mon parcours de vie et des réponses à beaucoup de mes questionnements ont été évoquées par les différents intervenants.

L'éducation sans violence est une thématique essentielle pour arriver à un accompagnement bénéfique des jeunes dans les différentes structures, donc une conférence sur ce sujet a pu amener des réflexions cruciales sur la manière de fonctionner dans les différents domaines du social.

Je profite également de remercier toute l'équipe d'Integras, qui a pu mettre en œuvre ce projet, ainsi que tous les intervenants et les participants. 

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